L'histoire du Malbec

L'histoire du Malbec reflète l'itinéraire culturel d'un cépage lors de son voyage intercontinental. C'est un voyage aller-retour de l'Europe vers les Amériques, puis un retour vers le Vieux Continent, enrichi par la force de la nature, les climats et les terroirs du Cône Sud. C'est un voyage empreint de vitalité et de tension dramatique, marqué par les passions humaines, les luttes de pouvoir et les utopies, les victoires et les défaites. Rois et nobles, Templiers et mousquetaires, soldats et marines, forces britanniques, françaises, espagnoles et autres nations, tous ont joué leur rôle. Sur un chemin incertain, ponctué de périodes d'obscurité et de silence, alternant avec des périodes de lumière, de musique et de joie. Pour vraiment comprendre le succès de ce cépage, il faut prendre tout cela en considération, car le Malbec est ancré dans l'histoire du monde.

1. LE MALBEC ET SES ORIGINES

Le centre historique de la production de Malbec se trouvait à l'origine à Cahors, une ville située dans le sud-ouest de la France, près des Pyrénées. Elle se trouve à proximité des principales régions viticoles françaises : Bordeaux se trouve à 320 km à l'est de Cahors.

Cahor location in France
Localisation de Cahors en France

Localisation de Cahors, première région de culture du Malbec Selon les recherches actuelles sur le sujet, Cahors est le lieu d'origine de la culture du Malbec, et selon la tradition, la vigne est arrivée dans la région au IIe siècle de notre ère (vers 150 après J.-C.), en provenance d'Italie, introduite par les Romains. Bien qu'il faille également considérer qu'elle puisse provenir d'autres parties de l'Europe, ce qui est clair est que ce cépage a été cultivé à Cahors, et qu'il a acquis un prestige considérable et a été reconnu par les écrivains et les rois.

Sous l'Empire romain, le vin de Cahors était apprécié par l'élite. Cela se reflète dans les œuvres des auteurs classiques, notamment Horace et Virgile. Après la chute de l'Empire romain, qui provoqua l'effondrement du pouvoir politique et des institutions, le vin de Cahors conserva son prestige. Au Haut Moyen Âge, il fut reconnu par l'évêque de Verdun. Par la suite, une femme éminente de la région, Aliénor d'Aquitaine, contribua à l'essor des vins de Cahors, notamment sur le marché britannique.

Aliénor d'Aquitaine (1122-1204) fut l'une des femmes européennes les plus influentes du Haut Moyen Âge. Duchesse d'Aquitaine, elle jouissait d'un pouvoir considérable et son autorité s'étendait de la Loire aux Pyrénées. Libérale et passionnée, elle fut l'épouse, la mère et la grand-mère de rois. Elle partagea son amour avec le roi de France, puis avec le premier roi d'Angleterre. Elle épousa en premières noces le roi Louis VII de France. Après leur séparation, elle se fiança au roi Henri II d'Angleterre. Mais son second mariage fut aussi tumultueux que le premier, et elle fut emprisonnée par son mari, avant d'être libérée.

Mère énergique, elle eut plusieurs enfants, dont le légendaire Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre. L'une des petites-filles d'Aliénor était Blanche, fille du roi d'Espagne, épouse du roi de France, plusieurs fois régente de cet État ; connue sous le nom de la Reine Blanche. Aliénor traversa l'Europe pour participer aux croisades ; plus tard, à 80 ans, elle franchit les Pyrénées pour retrouver sa petite-fille et l'accompagner à son mariage avec le roi de France.

Aliénor d'Aquitaine était le symbole de la femme qui prend ses propres décisions et vit pleinement sa vie. Personnage fascinant, elle a retenu l'attention des chroniqueurs de son temps, laïcs comme ecclésiastiques. Sa vie a été sauvée par la littérature et l'histoire, notamment par l'ouvrage récurrent de l'historienne française Régine Pernoud, Aliénor d'Aquitaine (1969) ; elle a également donné lieu à un film, Le Lion en hiver (1968), avec les interprétations magistrales de Peter O'Toole et Katherine Hepburn.

La vie d'Aliénor d'Aquitaine croise l'histoire du Malbec à un moment clé : son mariage avec Henri Plantagenêt (1152) établit un lien étroit entre le duché et les îles Britanniques. Initialement, ce mariage était un accord dynastique et politique ; mais sur cette base institutionnelle, d'autres conditions furent créées pour établir également des liens économiques et commerciaux.

Cela a facilité les échanges de biens et de services entre les deux régions, et c'est dans ce contexte qu'est arrivé le vin de Cahors sur les marchés anglais. Ce fut le début de la construction d'une culture d'appréciation du Malbec parmi les consommateurs britanniques. Unwin explique ce phénomène ainsi :

L'Angleterre fournissait l'essentiel de la demande de vin entrant dans le commerce international durant la période médiévale, une grande partie de la demande anglaise étant satisfaite par les vins de l'ouest de la France. L'établissement de liens formels entre l'Angleterre et la Gascogne remonte au divorce d'Aliénor d'Aquitaine d'avec Louis VII de France et à son mariage en 1152 avec Henri, duc de Normandie et comte d'Anjou, du Maine et de Touraine, qui devint roi d'Angleterre en 1154. En dot, Aliénor apporta avec elle le duché d'Aquitaine, qui comprenait le Poitou, la Guyenne et la Gascogne. Plutôt que d'acheter des vins à la foire annuelle de Rouen comme c'était la pratique auparavant, les Anglais se tournèrent alors vers les ports de Nantes, La Rochelle et Bordeaux pour leur vin. C'est également à partir de cette période que la production viticole en Angleterre déclina, et il semble que la production plus régulière, plus fiable et plus facile du sud-ouest de la France ait progressivement rendu la concurrence de plus en plus difficile pour les producteurs anglais (Unwin, 2001 : 249). Pendant trois siècles, les Anglais ont « vendangé les raisins d’Aquitaine » (Soyez, 1978).

Les Anglais ont non seulement acheté des vins de cette région, mais il y a eu un flux important de capitaux et d'investissements vers la viticulture du sud-ouest de la France, ce qui a contribué à l'affaiblissement et à la disparition ultime du secteur viticole anglais (Unwin, 2001 : 222).

Les Anglais commencèrent à importer régulièrement du vin de Cahors dès le XIIIe siècle. Ce processus atteignit son apogée au siècle suivant : la période 1308-1309 fut une année record pour le commerce du vin de Cahors, avec 850 000 hectolitres importés. L'apogée se poursuivit avec l'arrivée au pouvoir du roi Henri III (1312), qui lança l'expression « vin noir de Cahors ». Cependant, les espoirs de prospérité furent anéantis par le déclenchement de la guerre de Cent Ans (1337) : la région fut alors ravagée par des armées ennemies, des mercenaires et des bandes armées. Il en résulta un déclin brutal de la production et de la commercialisation de ces vins.

Le XVe siècle vit la reconstruction des vignobles et des routes commerciales. La prospérité de la France à cette époque entraîna une nette amélioration des infrastructures de transport. La navigabilité des fleuves et des ports s'améliora.

En 1531, l'arrivée du vin de Cahors est célébrée à la cour du roi de France : la promotion du poète cahorsien Clément Marot (1495-1544) contribue à capter l'attention de François Ier ; en conséquence, le monarque ordonne la plantation d'un vignoble de vin de Cahors (probablement du Malbec) dans le château et le palais de Fontainebleau.

Le pouvoir de la monarchie, moteur de la mode et du prestige, est resté longtemps lié aux vins de Cahors. Lors des guerres de religion de la fin du XVIe siècle, Henri de Navarre (futur Henri IV) conquit la ville de Cahors et fit une appréciation positive de ses vins.

Le lien d'Henri IV avec le vin de Cahors a peut-être influencé les mesures politiques ultérieures. Notamment la liberté accordée à La Rochelle, port des vins de Cahors, par l'Édit de Nantes. Par cette mesure, ils cherchaient à s'emparer de cette enclave de guerres de religion, s'assurant ainsi un bastion des huguenots, garanti par le roi comme gage de paix pour maintenir une coexistence pacifique au sein de la France. Pour de nombreux Français non orthodoxes, La Rochelle apparaissait comme un espace de liberté et de tolérance au sein d'un royaume encore marqué par les tensions et la violence des guerres de religion.

La Rochelle

L'un des aspects les plus mystérieux de cette histoire est la relation entre le Malbec et La Rochelle. Comme indiqué précédemment, ce fut le point de connexion essentiel entre le vin de Cahors et le marché anglais. Il joua un rôle essentiel dans le commerce, le transport, l'approvisionnement du marché et la construction d'une culture d'appréciation de ce vin.

Le port de La Rochelle a maintenu ses routes ouvertes et est entré dans la légende. Principal port des Templiers dans l'Atlantique, il abritait leur quartier général et était le point de contact du commerce qu'ils entretenaient entre l'Europe du Nord et la Méditerranée. De plus, La Rochelle était, en son temps, un symbole de liberté de pensée et de pluralisme : de nombreux Français, persécutés pour leurs idées, y trouvèrent la tolérance pendant les guerres de religion incessantes. Parallèlement, La Rochelle était un point crucial dans les luttes de pouvoir entre les grandes puissances. Les flottes et les armées de France, d'Espagne, d'Angleterre et d'autres royaumes s'y affrontaient. Le site de La Rochelle (1627), théâtre d'actions militaires majeures sous le règne de Louis XIII, a longtemps été un haut lieu culturel de l'histoire de France. Alexandre Dumas l'a choisi comme décor de ses romans d'action. Il y avait les Trois Mousquetaires, qui vivaient des moments de forte tension dramatique. D'Artagnan fut atteint d'une balle traversant son chapeau qui faillit lui coûter la vie : la tentative d'empoisonner D'Artagnan avec son vin de prédilection ; la conspiration de My Lady, la mort du duc de Buckingham et la récupération des diamants de la reine. (Dumas, 1844).

À La Rochelle se déroula le bastion de Saint-Gervais, le plus remarquable divertissement tactique des Mousquetaires dans un scénario militaire, un savant mélange de courage, d'habileté, d'humour et d'audace (Dumas, 1844 : chapitre 46). Cet épisode forgea la réputation des Trois Mousquetaires aux yeux des forces armées françaises en général, et des autres Mousquetaires (ils n'engageraient jamais un combat formel avec une telle intensité sur le site de Maastricht, où d'Artagnan mourut, juste au moment où il recevait les palmes de Maréchal de France). Pour revenir aux faits de La Rochelle, point central de l'histoire du Malbec, il est important de noter que c'est cet épisode qui les poussa trente ans plus tard, alors qu'ils avaient atteint l'âge, à affronter une situation d'enfermement sans issue. Cela, pensaient-ils, leur sauverait la vie, dans Le Vicomte de Bragelonne (1848-1850), le troisième volume de Dumas. Dans le film L'Homme au masque de fer, le public a vu la scène où les vieux mousquetaires, vêtus de leurs uniformes traditionnels, affrontent un groupe important de jeunes mousquetaires, recevant l'ordre d'ouvrir le feu et de les abattre. Forts de leur prestige, les quatre hommes sont libérés, courant sous les balles vers une mort certaine, pour réapparaître vivants au milieu d'un nuage de fumée. Alors que le brouillard de poudre se dissipe, les silhouettes intactes des mousquetaires apparaissent, vêtus de leurs robes traditionnelles : « habit bleu à galon d'argent, orné sur les manches, avec la fleur de lys sur les quatre côtés et les épaules, et une grande croix d'argent dans le dos » (Praviel, 1933 : 57).

Ce fut l'une des plus belles scènes de l'histoire du cinéma. Grâce à la créativité du cinéaste, qui l'a développée à partir des écrits de Dumas, il a souligné l'émotion ressentie par les jeunes mousquetaires chargés de tuer les anciens, « révérés parce qu'ils tenaient l'épée, comme dans l'Antiquité, les noms d'Hercule, de Thésée, de Castor et de Pollux » étaient vénérés (Dumas, 1848-1850 : 1998). Fort de ce constat, le réalisateur a su sublimer le récit et pousser à l'extrême la scène du bastion Saint-Gervais, pendant le siège de La Rochelle.

Ce qu'il est important de comprendre, c'est que ce fut la clé de l'histoire de l'exportation des vins de Gascogne vers l'Angleterre et du processus de construction d'une culture d'appréciation du Malbec. Le rôle prépondérant que Dumas accorda à La Rochelle, décor de son roman le plus populaire, témoigne de l'importance stratégique de cette enclave dans les luttes de pouvoir de l'histoire européenne moderne. Ce rôle visait précisément à dépeindre La Rochelle comme un port de commerce dynamique reliant le sud-ouest de la France aux marchés étrangers, un processus dans lequel le vin joua un rôle important, y compris, bien sûr, les vins de Cahors.

C'est à ce stade qu'apparaît un paradoxe remarquable entre les deux d'Artagnan. Car si le d'Artagnan littéraire de Dumas développait son histoire à La Rochelle, son alter ego, le d'Artagnan historique, avait une autre perspective. Le d'Artagnan de l'histoire étudié par Praviel (1933) n'aurait pu participer au siège de La Rochelle, car il n'avait que quatre ans. Mais, compte tenu de son statut en Gascogne, il est fort probable qu'il ait connu et goûté le vin de Cahors, non seulement durant sa jeunesse, mais tout au long de sa vie trépidante de mousquetaire, au cours de l'accomplissement des missions que Louis XIV lui avait confiées.

Au milieu des luttes d'idées et de prestige, les Rochelais sont restés constants dans l'expédition des vins de Cahors pour approvisionner le marché britannique. L'histoire est moins colorée que celle des Mousquetaires, mais elle est profondément ancrée dans la culture locale, car par leur travail discret et efficace, les vignerons, transporteurs et négociants ont construit, lentement mais sûrement, une tradition qui perdure encore aujourd'hui.

Dans la seconde moitié du XVIIe et du XVIIIe siècle, l'essor du vin de Cahors reprit de plus belle, porté par la prospérité de la France, alors à l'apogée de sa puissance. Les règnes de Louis XIV et de Louis XV marquèrent l'apogée de la France comme première puissance mondiale. Dans ce contexte, d'importantes infrastructures favorisant la production et la commercialisation du vin furent mises en place : écluses, canaux, routes et aménagements portuaires contribuèrent à faciliter la tâche des vignerons, notamment pour mieux commercialiser leurs vins.

Le vin de Cahors s'est répandu facilement sur les marchés d'Europe du Nord (Angleterre, Allemagne, Pays-Bas), conquérant l'Occident (États-Unis) et l'Orient (Russie). L'Église orthodoxe russe a adopté ces vins pour célébrer la messe. Le tsar Pierre le Grand (1672-1725) s'est particulièrement intéressé au vin de Cahors, qui l'a aidé à guérir d'un ulcère à l'estomac.

À son initiative, le malbec fut introduit dans l'Empire russe, notamment en Crimée. Cette tendance fut poursuivie par l'une de ses successeurs, Catherine la Grande (1729-1796). Elle donna une forte impulsion au commerce de cépages de malbec depuis la France. Ce processus culmina en 1828 avec l'implantation de son domaine en Crimée, où le prince Vorontsov cultiva des milliers de cépages français, dont du malbec.

Le XIXe siècle marque le déclin du vin de Cahors en France et en Angleterre. Les négociants bordelais barrent l'accès au marché britannique. De plus, les vignerons français privilégient d'autres cépages mieux adaptés aux caractéristiques des sols et des climats de la région. Le prestige des vins de Cahors, si florissant au Moyen Âge et aux premiers siècles de l'ère moderne, connaît alors un déclin. Les vins de Cahors sont alors exclus des listes de vins reconnus et valorisés au XIXe siècle. Ce phénomène se reflète dans les œuvres d'Alexandre Dumas, célèbre gastronome et connaisseur de vins. Ses personnages apparaissent parfois marqués par la qualité des vins, ce qui permet à l'auteur de réfléchir à la hiérarchie viticole de son époque, où le vin de Cahors n'est pas pris en compte : dans la saga des Mousquetaires, 21 cépages sont mentionnés, sans compter les vins de Cahors (Lacoste et Duhart, 2010). Dumas s'efforce de retracer le contexte historique et de reconstituer au plus près l'époque relatée dans ses romans. Mais il s'est parfois heurté à des anachronismes, dont l'un se produisait précisément autour de ce vin : le célèbre écrivain ne pouvait s'empêcher de penser qu'au XIXe siècle, le vin de Cahors était pratiquement oublié en France.

Le coup de grâce qui marqua le déclin du Malbec en France fut l'épidémie de phylloxéra. Dès 1877, elle s'attaqua au vignoble de Cahors et le ravagea. Les 40 000 hectares cultivés jusque-là disparurent presque entièrement en quelques années. Suite à cette expérience dévastatrice, les vignerons gaulois perdirent leurs derniers liens avec le Malbec, une situation qui ne put être inversée avant la seconde moitié du XXe siècle.

 

2. LE MALBEC EN ARGENTINE : INTRODUCTION, PROLIFÉRATION ET RETOUR AU MONDE

 

L'expansion du Malbec hors de France débuta au XVIIIe siècle, vers l'est. Au siècle suivant, elle se propagea vers l'ouest, atteignant le Cône Sud de l'Amérique : dans les années 1840 et 1850, des variétés de Malbec commencèrent à pousser dans les Quintas Normales de Santiago du Chili et de Mendoza.

Le malbec est arrivé au Chili dans les années 1840. Dans le contexte d'ouverture politique et culturelle engendrée par l'indépendance, la classe dirigeante chilienne a commencé à s'intéresser à la France avec un intérêt croissant et une ambition d'excellence. Dans ce contexte, elle a notamment cherché à intégrer l'industrie viticole française, notamment ses cépages et ses techniques de vinification.

Michel Aimé Pouget
Michel Aimé Pouget

C'est dans cet esprit que les spécialistes français René Lefevre, Claudio Gay et Michel Aimé Pouget arrivèrent avec l'intention d'apporter des changements importants au secteur vitivinicole national, en mettant l'accent sur les tendances françaises (Briones, 2006). D'autres Français apportèrent également des contributions significatives. Leurs propositions furent diffusées par le biais des nouvelles institutions créées précisément à cet effet, telles que la Société nationale d'agriculture (fondée en 1838) et la Quinta Normal de Santiago (1841). C'est dans ces conditions qu'eut lieu l'arrivée des cépages européens sur le sol chilien.

En 1845, un Français résidant au Chili, Nourrichet, avait introduit des variétés de son pays sur le site d'un autre Français, Vigoroux, propriétaire de Viña La Luisa, qui fut incorporée à la Quinta Normal. En 1848, Pierre Poutays, également français, créa Villa La Aguada, qu'il abandonna en 1856 pour fonder la bien plus grande, Santa Teresa. Claudio Gay avait également participé à ce processus en apportant des vignes à la Quinta Normal.

Au niveau institutionnel, le lieu le plus important de ce processus fut la Quinta Normal de Santiago. Fondée en 1841 à l'initiative de l'Argentin exilé Domingo Faustino Sarmiento, son nom s'inspirait de l'École Normale Supérieure de Paris, où étaient pratiquées diverses cultures, notamment la vigne. La Quinta Normal de Santiago servait de station expérimentale, introduisant de nouvelles espèces et variétés de plantes européennes adaptées aux sols et climats américains, puis les diffusant dans la région afin d'améliorer la production agricole et l'agro-industrie.

Alors que le Chili progressait grâce à ses institutions et à ses innovations technologiques, l'Argentine demeurait dans une situation de stagnation en raison de problèmes politiques. Après l'indépendance, les provinces du Rio de la Plata sombrèrent dans une guerre civile pendant des décennies. Il fut impossible d'établir un État national : au contraire, le pouvoir était fragmenté entre les dirigeants des différentes provinces qui s'affrontaient. Lorsqu'une armée locale envahissait une ville, elle dégénérait rapidement en pillages. Les infrastructures productives, lentement construites au fil des siècles, furent détruites du jour au lendemain. De nombreux intellectuels et hommes d'affaires choisirent l'exil, comme Sarmiento, Tomás Godoy Cruz et d'autres. Un climat de tension régnait, entraînant une période de stagnation et de déclin relatif pour l'industrie viticole de Mendoza et de San Juan.

Après la chute de Rosas et la normalisation institutionnelle de l'Argentine, les conditions furent réunies pour rattraper le temps perdu. De retour au pays, Sarmiento promut la fondation de la Quinta Normal de Mendoza. Inspirée par la France et le Chili, cette Quinta Normal proposait d'intégrer de nouveaux cépages afin de dynamiser l'industrie viticole nationale. Cette initiative fut saluée par le gouverneur de Mendoza, Pedro Pascual Segura, et le ministre du gouvernement, Gil Vicente.

Le 17 avril 1853, le projet fut présenté à l'Assemblée législative provinciale en vue de la fondation d'une Quinta Normal et d'une École d'agriculture. La Chambre des représentants, s'y associant, l'approuva (Girini, 2006 : 23-24). Dès lors, le processus par lequel, après son long voyage autour du monde, le Malbec s'implanterait indéniablement à Mendoza commença. Adapté à ses vignobles et à ses nouveaux sols et climats, il prit de l'ampleur dans sa nouvelle patrie pour, un siècle et demi plus tard, être réintroduit sur les marchés mondiaux, fort de l'arrivée du Nouveau Monde. Une fois promulgué, le projet se réalisa, étape par étape, mais avec les aléas d'un pays encore en formation : incertitudes, problèmes inattendus, hauts et bas. La gestion de la Quinta Agricole de Mendoza fut confiée au Français Michel Aimé Pouget (1821-1875). Diplômé de la Société d'Horticulture de Paris, Pouget fut contraint à l'exil suite au coup d'État de Napoléon III. Pour poursuivre sa profession, il s'installa au Chili. Il y dirigea la Quinta Normal, ainsi que des domaines privés de Viluco et notamment de Peñaflor, à 40 kilomètres à l'ouest de Santiago, propriétés de Don José Larrain Gandarillas.

Dans la région de Peñaflor, il existait une forte tradition de respect dans la culture des plantes fruitières en général, et de la vigne en particulier, ainsi que dans l'élaboration du vin, avec des équipements empreintes de soin et d'hygiène. C'est là que José Patricio Larraín a mené un projet d'innovation et d'intégration de nouvelles espèces et variétés dans l'agriculture rurale chilienne. Fort de cette expérience, Pouget a pu s'adapter aux coutumes et à l'environnement naturel et culturel du Cône Sud, tout en réalisant son objectif : poursuivre son activité et promouvoir l'innovation agricole régionale. Dans ces conditions, il a reçu et accepté une offre du gouvernement de Mendoza et a pris la direction de la Quinta Normal de Mendoza. Pouget est arrivé à Mendoza en 1853, à l'âge de 32 ans, apportant avec lui des contributions de la Quinta Normal de Chile, parmi lesquelles se distinguaient « un chargement de plants et de semences comprenant des souches de différents types, tels que le Cabernet Sauvignon et le Pinot Noir, dont le Malbec ». (Beezley, 2005 : 292)

Juan Domingo Faustino Sarmiento
Juan Domingo Faustino Sarmiento

L'expérience de Sarmiento au Chili, et notamment la générosité avec laquelle il y avait servi, ont motivé la Quinta Normal de Santiago à fournir les cépages français à la Quinta Agronómica de Mendoza. L'historien Maurín Navarro explique ainsi :

Le transfert de plants de la Quinta Normal de Santiago à la Quinta Agronómica de Mendoza s'est avéré décisif pour cette histoire. Par la suite, cet effort s'est étendu à San Juan, où une Quinta Agronómica a été créée. Sous la protection politique de Sarmiento, ces unités ont pu intégrer des milliers de plants pour favoriser le renouveau de l'agriculture en général et de la viticulture en particulier. Dans une lettre de 1862, Sarmiento était conscient des progrès réalisés et du chemin parcouru. Cela a permis l'intégration des cépages français dans le secteur viticole argentin, notamment le Malbec.

La gestion de Sarmiento, Pouget et des Quintas Normales de Santiago, Mendoza et San Juan a joué un rôle déterminant dans ce processus. Jusqu'à ce qu'ils parviennent enfin à cultiver ces variétés sur les terres de Cuyana, malgré toutes les difficultés :

Dès le début, l'eau et la main-d'œuvre qualifiée manquèrent. Cependant, Pouget, fort de son expérience agricole, sut mener à bien une tâche au sein de l'entreprise, jusqu'à ce que les terres désolées de l'Ouest aient la gloire de voir mûrir la première grappe de raisin française. (Dragui Lucero, 1936 : 32). La crise de l'État argentin et la discontinuité des politiques publiques en 1858 provoquèrent la fermeture de la Quinta Normal de Mendoza, suite à des coupes budgétaires. Néanmoins, Pouget chercha à poursuivre le projet par sa propre initiative, où il expérimenta l'adaptation des cépages français. Cette attitude se maintint avec une constance remarquable jusqu'à sa mort, le 29 novembre 1875 (Draghi Lucero, 1936 : 38).

Le Malbec s'est très bien adapté aux sols et aux climats de l'Argentine en général, et de Mendoza en particulier. Les vignerons l'ont accueilli avec enthousiasme et il s'est progressivement imposé comme le cépage principal de la viticulture nationale. Au début du XXe siècle, la plupart des vignobles de Mendoza étaient déjà composés de ce que l'on appelait alors le « cépage français », terme utilisé pour désigner principalement le Malbec. Progressivement, ce cépage a été apprécié et valorisé. Le recensement viticole de 1962 dénombrait 58 600 hectares cultivés en Malbec en Argentine, sur un total national de 259 800. Une crise est alors survenue, entraînant une forte réduction du vignoble national, et du Malbec en particulier.

La viticulture argentine a commencé à se redresser après 1990, avec le Malbec comme cépage vedette. La superficie consacrée à ce cépage est passée de 10 500 hectares en 1990 à 16 350 en 2000, puis à 26 900 en 2008 et enfin à 28 500 en 2009. La croissance sur cette période de vingt ans (1990-2009) a été de l'ordre de 173 %. Le Malbec a consolidé sa position de cépage emblématique de la viticulture argentine pour ses vins rouges et a dominé les exportations nationales, qui ont connu à partir de 2000 une croissance constante et sans précédent.

Il a fallu 150 ans à l'Argentine, depuis l'arrivée des premières vignes de Malbec, pour produire un vin décent destiné à l'exportation. Ce fut une longue période de travail et d'interaction entre les hommes, les plantes, les sols et le climat. Ce fut un exploit silencieux et invisible, peut-être parce qu'en Amérique, il n'y avait pas de rois, qu'aucune guerre internationale n'avait détruit les régions viticoles à cette époque, et que le cinéma n'était pas encore arrivé, ni les grands écrivains n'avaient élevé l'histoire locale au rang de légende ou de mythe.

Mais il y avait des vignerons latino-américains rustiques et résistants, capables d'établir une relation de confiance avec leurs plantes, de nourrir le vin dans le calme de leurs caves et de le restituer aux amateurs de Malbec.

Les viticulteurs cultivèrent le Malbec avec soin et intérêt, contribuant ainsi à sa consolidation comme cépage emblématique de l'Argentine. Pendant près d'un siècle et demi, le Malbec resta confiné à l'intérieur des frontières nationales : les vignerons argentins produisaient leurs vins exclusivement pour le marché intérieur. Cette situation changea à la fin du XXe siècle, avec un changement de cap, qui commença avec l'exportation.

L'Argentine a commencé à exporter du vin en quantités importantes au début du XXIe siècle. Elle s'y était préparée pendant cent cinquante ans et avait travaillé d'arrache-pied pour cultiver la vigne, vinifier et rechercher les méthodes les plus adaptées aux caractéristiques de ses sols et de son climat. Ce fut un long processus d'expérimentation, par tâtonnements, jusqu'à ce qu'elle parvienne enfin à franchir le pas nécessaire pour se lancer sur la voie des exportations.

Malbec a ainsi eu l'occasion de retrouver ses vieux amis, ceux dont il avait cultivé la complicité au Moyen Âge, à l'époque de la reine Aliénor et des Templiers ; ou les paysans et les rois de notre époque : Henri IV, François Ier de France, Pierre le Grand de Russie, Catherine… Ce furent des retrouvailles entre des siècles. D'une certaine manière, ces personnages de l'histoire et de la légende reprennent vie, chaque jour, dans chaque verre de Malbec.

Les retrouvailles mondiales actuelles du vin avec le Malbec représentent un cercle vicieux. Il a d'abord voyagé d'Europe en Amérique du Sud, puis, de l'Argentine au reste du monde, a marqué ce voyage culturel. L'arrivée du Malbec à Mendoza a été le point culminant, porté par la force d'une loi qui a permis de coordonner les actions de l'État, du secteur privé, des techniciens et des professionnels. Cet instrument fondamental était la loi officialisée par le gouvernement le 17 avril 1853, date qui doit naturellement être proclamée Journée mondiale du Malbec.

 

Source:

Pablo Lacoste - Vins d'Argentine


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